samedi 1 juin 2019


Ma liste de courses

1 brique de trouille
1 sachet de 100g d’attente râpée (ou ratée)
20 tranches de rire fumé
3 côtelettes de port de plaisance
1 pack de misère
2 litres d’impertinence gazeuse
1 botte d’humour frais
3 kg d’impatience
1 filet de keuf mariné
1 douzaine d’heureux
750g de grève avortée

Le tout à livrer avant l’aube,  au Ministère des Périssables


Le photographe des sables


« L’homme des sables », photographie de Shoji UEDA  


Où comment dix mots se retrouvent ensablés…

Il n’y avait que la lumière, le ciel et le sable à photographier.
Nous marchions dans le désert ; monsieur Asukura devant moi, son appareil photo sur le ventre, moi derrière, l’abritant d’une ombrelle à bout de bras.
J’avais accepté de suivre ce photographe, en signe d’admiration. Il faisait si chaud qu’on pouvait suivre le tracé du soleil sur les restes de coquilles séchées. Cela faisait de petits reflets de pépites d’or sur le sable.
Dans le ciel, des arabesques filandreuses indiquaient un rébus étrange, composé de logogrammes et d’idéogrammes  presque illisibles.
Monsieur Asukura s’arrêta un long moment et nettoya avec une minutie extrême l’objectif de son Leica. Il ne vivait que pour son appareil-photo. C’était pour lui un phylactère précieux, l’objet qui le reliait à la vie. Le pouvoir de l’image avait une emprise sur lui bien plus importante que le pouvoir des mots. D’ailleurs, c’est à peine s’il disait trois mots.
Après un bon quart d’heure d’immobilité, il me dit : «  Ken, où avez-vous mis me gribouillis de l’hôtel ? Vous savez, le papier où il y a la direction à prendre pour rejoindre le lac ? »
Comme je n’avais aucune idée du papier dont il me parlait, il me jeta un regard cursif et se mit à trembler doucement.
Je sentis monter en lui une imperceptible panique. Je ne pouvais le laisser dans cet état, le connaissant mal et ne sachant ce que signifiait ce tremblement.
Je réagis aussitôt en lui disant que j’étais déjà venu à cet endroit précisément et qu’il suffisait de suivre l’opposé de nos ombres pour atteindre le petit lac. Ce qui était parfaitement faux !
« C’est tout droit! dis-je avec un grand sourire. »
Son signe de tête approuva mes paroles et il se remit à avancer lentement, l’objectif collé à son œil droit, l’ombrelle vacillant au dessus de sa tête.
De grosses perles de sueur tombaient sur le sable devant mes pas.
À moins que ce ne soient des larmes d’angoisse…  


                                                                  Catherine  Scribes  15.02.2019


            MONDES FLOTTANTS
         Sous les nymphéas

Dans le calme des nymphéas
Ombre et lumières chromatiques
Se jouent de la danse aquatique
Ondoyant le corps de Léa.

Elle glisse sous les ocréas
Dans une arabesque érotique.
Et entre les algues, un cantique,
Oscillant vers les althéas,

Résonne sous le pont japonais.
C’est sous cette voute que nait
Un lotus au jade feuillage,

Du flot de l’onde camaïeu,
Fardant de dorés et de bleus
Sa chair nacrée de maquillage.

                                    Catherine PESSIN
                                    Octobre 2017

mardi 4 avril 2017

Haïkus de Printemps



Haïkus de Printemps
 Il pleut sur le toit
Le chat mouillé sous la vigne
Larmes de printemps

 Giboulées de mars
Le ruisseau se met en joie
Et danse la truite

Magnolias en fleurs
Coupes à champagne du ciel
Les oiseaux s’enivrent

**

Hésitations chez le Psy



Hésitation chez le psy

      Aujourd’hui, vendredi 31 mars, Hésitation se rend chez son docteur des méninges.   
 Le rendez-vous est pris pour 11H chez le docteur Guillaume Dorian, Psy du 70 cours Gambetta.
Elle ne sait pas encore si elle ira en bus, en voiture ou à pied. C’est tellement pénible ces rues pour se garer! Les transports en commun auront eu raison de ses doutes. Mieux vaut prévoir la simplicité et arriver dans de bonnes conditions.
Devant la porte, encore une incertitude à balayer pour être tout à fait sûre. Sonner ou repartir sur le champ ? L’abondance de questions qu’Hésitation a emmagasinées depuis ce matin se bouscule dans sa tête. « Allez ! Pour une fois, je ne me reconnais plus, se dit-elle en appuyant franchement sur le bouton du 2è.»
Une fois dans l’ascenseur, elle réfléchit intensément à cette visite.
« Que vais-je lui raconter aujourd’hui ? Il y aurait tant à dire… Mes choix politiques, la couleur de la robe du mariage, l’achat ou non d’une nouvelle cafetière, avec ou sans dosette ? Je verrais bien ! »
La salle d’attente est vide, comme sa tête, à la fois transparente et confuse.
« Ah ! Mademoiselle Hésitation, c’est à vous. »
« Vous êtes sûr, docteur? » dit-elle en jetant son regard inquisiteur dans toute la salle.
« Je vous attends, prenez votre temps ! »
Hésitation est prête à toutes les situations. Elle se présente, ne sait où s’installer. Le fauteuil, le divan ou la balançoire ? Elle choisit la balançoire.
-  Voilà, je me sens bien, ici. Que dire aujourd’hui ? Oui, j’ai pris le C21, puis le métro, pas de problème. Je ne suis pas en retard, n’est-ce pas ? Dites-moi si je vous ennuie. Je ne sais pas si je dois tout vous dire ?
- Allez-y, balancez-vous et je vous suis dans votre récit. 
- Et bien, c’est-à-dire que… Par quoi commencer ? Ah oui… et puis non…  
- C’est-à-dire ? 
- Voyons, je suis plus incertaine que la semaine dernière… j’hésite à vous parler de ce qui me préoccupe. Et sur cette balançoire, j’ai comme une sensation de flottement qui m’empêche de fixer mes idées. Comme c’est déroutant de ne savoir que penser, qu’espérer. Tout mon problème est là !
- Oui, bien sûr, vous n’osez pas, oubliez votre hésitation et dites-moi franchement si ma nouvelle cravate me va bien. J’ai un rendez-vous amoureux ce soir et je ne voudrais pas faire fausse note. 
- Ah ! Je ne saurais dire ! Elle est chic mais un peu trop voyante, peut-être même ringarde. Que sais-je ?
-  Oui ? C’est vrai, vous ne savez jamais vraiment quoi penser. Êtes-vous libre ce soir ? 
- Ce soir ? 
- Oui, ce soir ! reprend le psy en poussant légèrement la balançoire. Alors ?
- Oui ! répond Hésitation sans hésitation. Je crois bien que oui, j’en suis même sûre !
- Bien, je crois bien que c’est fini pour vous. Euh ! Vous avez dit « oui » ? Et bien …euh… comment dire…je ne sais pas si je peux réellement. Je vais y réfléchir... je ne suis pas certain de pouvoir. J’hésite. Ce n’est pas sûr du tout. Puis-je prendre place sur la balançoire à côté de vous ?
- Euh !  J’oscille entre « oui » et « non » Mais si vous y tenez… je pense que c’est sans ambiguïté.  Oui !

dimanche 27 mars 2016

Un Albatros à mal de mer


 Un albatros à mal de mer

         L’Ile de Bonaventure se situe à 2 miles de la Gaspésie, un repaire de fous de bassans, innombrables, envahissants, agités, bruyants. Nulle autre espèce à plume ne peut y atterrir ou y trouver refuge. Et pourtant, dans les rochers moussus de la côte gaspésienne, un couple d’albatros et leur petit y avaient posé leur nid, dans l’attente de rejoindre cette terre promise.
Le mâle allait et volait autour de l’île, des jours durant, tentant de repérer le moindre espace vierge pour débarquer avec sa femelle. Il revenait chaque fois au nid, un poisson dans le bec que le petit partageait avec sa mère.
         Au printemps du premier jour du 21ème  siècle, par un matin de grand beau temps froid, le vent d’ouest aida la famille albatros à planer vers l’île.
Les premiers coups d’aile de l’oisillon déroutèrent ses géniteurs. L’oiseau fragile voletait étrangement, faisant des avancées surprenantes, puis retombait à l’envers, poussé par des rafales ascensionnelles. Les deux grands albatros le récupéraient de justesse sur leurs ailes, à tour de rôle. Rien n’aidait le petit vers la bonne trajectoire. Décidément, il refusait d’avancer, son vol maladroit trahissait un malaise au dessus de l’océan. C’est alors que les grandes ailes des albatros lui firent une passerelle salutaire pour atteindre l’île des fous.

Jamais de mémoire de marin, un albatros à mal de mer n’avait pu survoler l’océan.