samedi 1 juin 2019


Le photographe des sables


« L’homme des sables », photographie de Shoji UEDA  


Où comment dix mots se retrouvent ensablés…

Il n’y avait que la lumière, le ciel et le sable à photographier.
Nous marchions dans le désert ; monsieur Asukura devant moi, son appareil photo sur le ventre, moi derrière, l’abritant d’une ombrelle à bout de bras.
J’avais accepté de suivre ce photographe, en signe d’admiration. Il faisait si chaud qu’on pouvait suivre le tracé du soleil sur les restes de coquilles séchées. Cela faisait de petits reflets de pépites d’or sur le sable.
Dans le ciel, des arabesques filandreuses indiquaient un rébus étrange, composé de logogrammes et d’idéogrammes  presque illisibles.
Monsieur Asukura s’arrêta un long moment et nettoya avec une minutie extrême l’objectif de son Leica. Il ne vivait que pour son appareil-photo. C’était pour lui un phylactère précieux, l’objet qui le reliait à la vie. Le pouvoir de l’image avait une emprise sur lui bien plus importante que le pouvoir des mots. D’ailleurs, c’est à peine s’il disait trois mots.
Après un bon quart d’heure d’immobilité, il me dit : «  Ken, où avez-vous mis me gribouillis de l’hôtel ? Vous savez, le papier où il y a la direction à prendre pour rejoindre le lac ? »
Comme je n’avais aucune idée du papier dont il me parlait, il me jeta un regard cursif et se mit à trembler doucement.
Je sentis monter en lui une imperceptible panique. Je ne pouvais le laisser dans cet état, le connaissant mal et ne sachant ce que signifiait ce tremblement.
Je réagis aussitôt en lui disant que j’étais déjà venu à cet endroit précisément et qu’il suffisait de suivre l’opposé de nos ombres pour atteindre le petit lac. Ce qui était parfaitement faux !
« C’est tout droit! dis-je avec un grand sourire. »
Son signe de tête approuva mes paroles et il se remit à avancer lentement, l’objectif collé à son œil droit, l’ombrelle vacillant au dessus de sa tête.
De grosses perles de sueur tombaient sur le sable devant mes pas.
À moins que ce ne soient des larmes d’angoisse…  


                                                                  Catherine  Scribes  15.02.2019

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